Russia 1917 : Et un jour, il y eut l’IA

Retour sur ManiFiesta 2026, la démarche persuasive de Russia 1917 et l’utilisation de l’IA pour le code, les affiches et les personnages du jeu.

Lénine et Zinoviev dans Russia 1917 : portraits créés avec l’IA et retravaillés en sépia
Lénine et Zinoviev dans Russia 1917 : portraits créés avec l’IA et retravaillés en sépia

Bonjour camarades,

Le développement de Russia 1917 continue. Voici un nouveau point pour suivre son développement

ManiFiesta 2026

Tout d’abord, je voudrais remercier toutes les personnes que j’ai rencontrées à ManiFiesta, où j’ai eu l’occasion de présenter mon jeu. Les retours ont été formidables. Ils montrent qu’au sein d’un public de gauche, il existe un véritable intérêt pour les jeux persuasifs comme Russia 1917 qui parle de la révolution russe.

Comme j’ai pu en discuter avec plusieurs personnes : tout le monde connaît la révolution russe, mais finalement, peu de gens la connaissent vraiment. Un jeu vidéo peut être une porte d’entrée intéressante pour découvrir l’histoire de la révolution qui a le plus influencé le XXe siècle.

Antoine au stand Marxist Games à ManiFiesta 2026

Jeu militant ou jeu persuasif ?

Ces échanges me confortent dans l’idée qu’il existe un espace pour des jeux politiques qui ont l’ambition de convaincre.

Pour expliquer la différence, il existe déjà plusieurs jeux politiques ou jeux de campagne. Un exemple récent est celui du Parti socialiste français : on joue un petit personnage dont le rôle consiste à coller des affiches plus vite que les fachos ne peuvent les enlever. C’est un petit jeu sympathique, voire un peu addictif, mais il n’a pas pour but de convaincre. À mes yeux, il ne fera pas changer d’avis une personne qui ne soutient pas le Parti socialiste de voter pour lui. Au mieux, il lui rappellera que coller des affiches pendant une campagne est quelque chose d’important.

Capture d’écran du jeu du Parti socialiste français

Capture d’écran du jeu du parti socialiste français

Ma démarche est différente.

La philosophie chez Marxist Games et particulièrement dans le cas de Russia 1917 est de reconstituer suffisamment les contraintes de 1917 pour que le joueur comprenne pourquoi certaines décisions, qui peuvent sembler étranges ou arbitraires un siècle plus tard, deviennent compréhensibles dans les circonstances de l’époque.

Mais à l’inverse de jeux difficilement accessibles, l’objectif ici est de proposer un jeu qui ait de la profondeur tout en restant très accessible. Pour y arriver il est, par exemple, prévu sur mobile, avec un nombre limité d’actions possibles, des textes présentés sous forme de dialogues et surtout la possibilité de passer certains passages ou certaines actions complexes, comme les décisions politiques pour ne pas frustrer le joueur qui voudrait avancer vite dans le jeu.

Comment j’utilise l’IA

J’ aimerais aussi profiter de cette newsletter pour parler d’IA (comme tout le monde actuellement ;-) Comme beaucoup de développeurs qui se lancent aujourd’hui, j’utilise l’IA pour construire mon jeu. Par souci de transparence, je voudrais expliquer quelques aspects de cette utilisation. Le sujet est vaste : dire comment “j’utilise l’IA” est presque aussi large que dire comment “j’utilise un ordinateur”. Je vais donc me concentrer sur deux choses : le code et les images.

Le code et l’IA

D’abord, c’est moi qui écris mon code. Avec GDevelop, je construis le jeu fonction par fonction. Cela ne permet pas de produire un jeu aussi vite qu’un jeu vibe codé mais cela me donne une grande maîtrise sur ce que je fais. Surtout, je peux relire et comprendre mon code.

Pendant les vacances, j’ai essayé de faire produire un jeu par ChatGPT en le vibecodant (c’est à dire endisant à l’IA ce que je veux sans jamais écrire une ligne de code). Je suis arrivée à construire des choses impressionnantes, mais, à un moment, je me suis retrouvé devant une boîte noire : quelque chose ne fonctionne pas et j’étais incapable de comprendre ce qui bloquait. Tout doit se faire via l’IA et on ne contrôle plus rien. Finalement, j’ai mis le projet en pause car j’étais moins attaché au projet. Un projet qu’on a commandé sans vraiment le construire n’est pas un projet auquel on s’attache.

À l’inverse, un code écrit soi-même donne envie de résoudre les problèmes. On est fier de sa construction. C’est en tout cas ce que j’ai ressenti : face à quelque chose que j’avais fait produire, mais que je ne comprenais pas, je finissais par m’en désintéresser.

Cela ne m’empêche pas de continuer à utiliser l’IA :

  • pour relire mon code, trouver un bug que je ne comprends pas ou résumer le fonctionnement d’une longue fonction ;
  • pour écrire du code dans certains cas très spécifiques. Chaque fois, je m’assure de comprendre le code ajouté, que je pourrai ensuite modifier moi-même. L’IA m’accompagne, mais ne prend pas ma place.

Les images

Dès le début du projet, j’ai voulu faire découvrir l’art révolutionnaire russe à travers les affiches de propagande. De ce point de vue, il serait absurde de les remplacer par des affiches produites par l’IA : il faut respecter les auteurs et le style de l’époque.

Mais, dans d’autres cas, les besoins du jeu nécessitent des images qui n’existent tout simplement pas. Il faut alors en créer de nouvelles.

Je vous donne deux exemples.

Voici une première affiche de Viktor Deni, qui date de 1919.

Affiche originale de Viktor Deni datant de 1919, avec le mot capital en russe

Sur son ventre, le capitaliste porte le mot « capital », écrit en russe. Je souhaite reprendre cette image pour illustrer l’échec du joueur. Je pourrais conserver le texte en russe, mais l’image perdrait alors en accessibilité. J’ai donc demandé à l’IA de remplacer le texte russe par du français, de l’anglais et les autres langues du jeu.

Adaptations de l’affiche de Viktor Deni dans les six langues du jeu

Il faut être honnête : le résultat rend mieux pour cet usage, mais la version finale du jeu indiquera que cette image a été générée par l’IA, et pas simplement retouchée. Ce n’est pas exactement la même image : parfois, le pied n’est pas à la même place, le personnage n’a pas la même taille ou le drapeau n’a pas tout à fait la même forme.

Pour autant, je considère qu’il s’agit d’un usage proportionné de l’IA, qui permet de faire découvrir un style.

À l’inverse, dans d’autres cas, je change le sens d’une affiche sans en modifier le contenu visuel. Par exemple, cette célèbre affiche de recrutement de Moisei Brodaty, datant de 1920, porte le slogan :

« Travailleuses, prenez vos fusils ! »

Affiche de Moisei Brodaty de 1920 : Travailleuses, prenez vos fusils !

Dans le jeu, elle devient cette image :

Adaptation française pour Russia 1917 : Camarade, en avant ! Libérez Moscou !

Et quand l’IA crée toutes les images ?

Mon dernier exemple concerne les images entièrement créées par l’IA.

Mon point de départ étais le suivant :

Je voulais que les personnages historiques, comme Lénine, Trotsky ou Zinoviev, parlent face au joueur et défendent un point de vue.

J’ai d’abord demandé à ChatGPT une image de Lénine en pixel art.

Premier portrait de Lénine en pixel art créé avec ChatGPT

Cette image me plaisait. Je l’ai intégrée dans un décor également créé par ChatGPT : un bureau, avec une carte de la Russie à l’arrière-plan.

Mais j’avais du mal à créer d’autres personnages dans le même style que Lénine.

Voici le résultat:

Lénine et Zinoviev en pixel art dans le premier décor du jeu

J’ai passé des semaines à chercher le bon équilibre en pixel art.

Mais, à chaque fois, quelque chose n’allait pas.

Puis, lors d’une discussion avec une spécialiste en communication, j’ai compris que le pixel art ne convenait pas au jeu. Il introduisait un nouveau style visuel qui ne cadrait pas avec le reste.

J’ai donc fait recréer, à partir de photographies d’époque, des portraits de Lénine, Zinoviev, Trotsky et d’autres personnages, face caméra. Je leur ai ensuite ajouté un effet sépia et vintage.

Le décor a lui aussi été refait par ChatGPT, puis j’en ai modifié la colorimétrie avec Photoshop.

Portraits de Lénine et Zinoviev en sépia dans le nouveau décor du jeu

Alors, finalement, qui a créé ces images ?

Est-ce ChatGPT, qui aurait travaillé comme un graphiste pour produire les images ? Ou est-ce moi, qui ai travaillé comme graphiste avec l’IA et Photoshop pour obtenir le résultat souhaité ?

Je penche pour la deuxième option. Je me considère comme un créateur qui utilise des outils : un ordinateur, Photoshop ou ChatGPT. On ne considère pas l’ordinateur ou le programme Photoshop comme l’auteur d’une image.

Voila au plaisir d’avoir vos retours

Antoine pour Marxist Games